jeudi 15 février 2018

Création et logique marchande (Les créateurs 2)

Le problème de nombreux artistes québécois, voire francophones, c'est qu'ils obéissent - sans doute bien malgré eux - à cette logique marchande insufflée par leurs agents et par toute cette faune qui vit de la création, peut-être dans l'intérêt des créateurs, mais dans cet intérêt immédiat qui ne va jamais au-delà du court terme. Et cela touche autant les auteurs, les compositeurs, les interprètes que les artistes en art visuel, scénique et autres.

Cette logique prétend, par exemple, qu'un groupe rock ou pop doit limiter le nombre de disques qu’il pourrait sortir en raison de l'étroitesse du marché. Selon leurs analystes de haute voltige, le marché ne saurait absorber plus d'un produit culturel par année. Comme vous pouvez le constater, nous sommes bien dans cet univers marchand qui voit les œuvres comme des “produits” devant être "mises en marché" en fonction d'une "clientèle cible". Quand je fais allusion à cette faune, j'inclue bien entendu les bureaucrates de la culture qui, avec de bons salaires et de bonnes conditions de travail (assurance, maladie, retraite), travaillent dans l'intérêt de la “culture”, notamment en élaborant divers programmes de subvention visant, toutefois, davantage les institutions culturelles que les créateurs eux-mêmes. Ces professionnels de la culture planifiée sont ces mêmes spécialistes, remarquez, qui n'ont pas su anticiper le MP3 et qui s'étonnent de l'impact négatif de la musique en streaming sur le gagne-pain des artistes. Il s’avère tout de même stupéfiant que ces spécialistes, qui s'enfoncent dans des études stratégiques sans fin sur le développement culturel, ne voient jamais rien venir... Un peu comme les économistes du monde entier qui se sont laissés surprendre par la crise financière de l'automne 2008. Bref, on peut se demander parfois à quoi ils servent...

La création n'a que faire de la logique marchande. Le créateur authentique poursuit son oeuvre et le rôle de son agent devrait se limiter à la stricte logistique promotionnelle. Frank Zappa sortait parfois jusqu'à trois disques en une seule année. Croyez-vous qu'il se souciait de l'étroitesse du marché ? Quand les membres du groupe Yes ont lancé l'album Tales from topographic ocean en 1973, est-ce qu'ils se sont demandé si un album double ne comprenant que quatre chansons de vingt-cinq minutes chacune allait se vendre ? Leur agent, sans doute... mais certainement pas ce groupe qui était animé d’un esprit créatif remarquable. Yes est passé à la postérité et leurs œuvres s’inscrivent à tout jamais dans l’histoire de la musique. Alors que les artistes qui ont écouté leurs agents finissent tôt ou tard dans les égouts de l’Histoire...

Plusieurs créateurs recourent aujourd’hui à des plateformes de financement participatif pour financer la production d’un album ou l’écriture d’un roman. Des groupes de rock progressif comme Spoke’s Beard ou Marillion empruntent régulièrement cette voie, ce qui leur permet justement d’échapper à cette logique marchande tout en vivant de leur art avec dignité. Par ailleurs, des écrivains se tournent vers l’auto-édition et, grâce à ces moyens alternatifs, arrivent à vivre plus facilement de leur plume que de nombreux auteurs publiés.

Non, contrairement à ces oiseaux de malheur qui clament sur tous les toits que les technologies sont en train de tuer la culture, il faut admettre que ce sont plutôt ces nouvelles pratiques qui lui permettent de renaître. La création est une chose, sa marchandisation en est une autre. Reste à apprendre à bien faire la distinction entre les deux et à comprendre que ceux qui défendent une certaine vision de la culture défendent surtout leur intérêt, pas celui de la création.

La création est un souffle qui vivra à jamais dans l’âme des hommes et des femmes de bonne volonté. Ne le laisser pas s'éteindre en vous prêtant au jeu des stratèges culturels.

jeudi 1 février 2018

Le Cercle (film) et les réseaux sociaux

Ce matin, je ne suis levé légèrement en retard, de sorte que j'ai préféré prendre le 486 au lieu du 430, ce bus qui file jusqu'en ville en longeant la rue Notre-Dame. Le lundi est toujours une journée chargée au bureau, alors aussi bien ne pas perdre trop de temps dans les transports publics. Je me sens calme. Hier, j'ai vu un film sur la dérive technologique, notamment sur Facebook. Il est vrai qu'il s'avère étonnant qu'une entreprise privée puisse avoir une telle influence sur nos vies. Des millions d'utilisateurs et ce, dans tous les pays. Dans ce film, on va jusqu'à convaincre l'État de passer une loi qui obligerait les gens à voter à partir de leur compte. Bien entendu, on ne nomme pas Facebook, mais l'allusion semble claire. Le film s'intitule Le Cercle et met en vedette Emma Watson et Tom Hanks. Il s'agit d'un film américain réalisé par James Ponsoldt en 2016.

Plusieurs personnes critiquent Facebook, dénonçant sa propension à utiliser vos informations personnelles à des fins commerciales. Si fondées soient-elles, il y a une part de naïveté dans ces critiques. Naïveté de ceux qui s'imaginent qu'on peut faire usage d'une infrastructure technologique à titre gratuit sans en payer les conséquences. Il n'y a rien de gratuit sur le Web : tout se paie, et même assez cher. Nous avons tous qu'il y a une accointance directe entre Google et Facebook, par exemple. Si vous vous informez sur un produit en surfant sur le Web, vous retrouverez des publicités de ce même produit dans la colonne de droite de votre compte Facebook. Ils s'appellent cela de la publicité ciblée. Malheureusement, contrairement à d'autres applications, vous n'avez pas le choix car Facebook ne propose pas une version payante pour éviter cette pub récurrente aux utilisateurs. C'est « gratuit », donc, et ça continuera à l'être.

Le Cercle n'est pas un bon film, même s'il procure un bon moment de détente et qu'il suscite la réflexion, du moins ce fut mon cas. Ce n'est pas un bon film parce qu'il y a des incohérences, des invraisemblances. Comme le gars qui a choisi l'anonymat tout en continuant à avoir accès à tous les serveurs de la société. Même chose pour le petit ami de May qui meurt sans qu’aucun procès n'ait lieu. Mais, bon, il est quand même assez bien pour que je ne donne la peine de rédiger ce billet.

Il convient de faire preuve d'une certaine réserve envers les réseaux sociaux. Doit-on les rejeter comme le font certains collègues et amis ? Le faire revient à se mettre volontairement en état d'exclusion du monde, et le monde n’a rien à cirer de ses « loosers ». Utilisez les réseaux avec prudence, voire avec pudeur, et ne croyez pas tout ce qu'on vous dit. N'empêche que j'espère de tout cœur que le film Le cercle ne soit qu'une fiction…

jeudi 18 janvier 2018

Emmanuel Carrère : Le Royaume

Emmanuel Carrère écrit au je. C’est même la seule façon qu’il conçoive l’écriture. La présence du locuteur ne doit faire aucun doute dans l’esprit du lecteur. Ses récits d’ailleurs se situent à mi-chemin entre l’autofiction et le docufiction, des catégories à la mode qui peuvent simplement être associées à l’essai littéraire. Emmanuel Carrère s’avère notamment connu pour L’Adversaire, un ouvrage qui a donné lieu au film du même titre. Vous savez, ce médecin qui partait chaque jour au bureau sans aller nulle part ? En fait, il avait perdu son emploi depuis longtemps et n’osait l’avouer à personne, surtout pas à sa propre famille qu’il a fini par assassiner. Hommes, femmes, enfants.

Le Royaume est un essai, mais pas du même ordre que L’Adversaire. Dans la première partie, l’auteur raconte sa conversion au catholicisme survenu au début des années 1990. Il est en revenu depuis… mais il a conservé comme témoignage de cette période de sa vie une série de carnets dans lesquels il consignais ses commentaires de lecture de la Bible. Cela lui a d’ailleurs été utile pour écrire Le Royaume. D’où sans doute l’intérêt de cette première partie, un peu longue, peut-être, qui peut en décourager quelques uns… mais, si c’est votre cas, je vous en prie : persistez, car le meilleur est à venir.

Dans la deuxième partie, il raconte l’histoire de Paul de Tarse, dit Saint-Paul, et de Luc, l’évangéliste. Il ne s’agit pas d’un livre d’histoire religieuse, bien entendu, mais le roman d’un homme qui raconte l’histoire du début du christianisme. Toujours cette mise en scène avec le je omniprésent du narrateur… Bref, Le Royaume raconte l’histoire d’un homme qui rédige un essai sur les début du christianisme. Je crois que cela résume bien les choses…

Le Royaume est un ouvrage imposant, un texte consistant, aurais-je envie de dire, pour nous qui sommes désormais habitués à « consommer » du contenu textuel de moins de cinq cent mots sur le Web (agrémenté d’images, il va sans dire). Le Royaume est un ouvrage imposant, certes, mais avant tout – et surtout, ai-je envie d’ajouter – fascinant, car l’auteur plonge au cœur de lui-même pour livrer une fresque biblique digne des grandes œuvres de la littérature française. Franchement, vous devez lire cet ouvrage sans hésitation dont les défauts – trop long préambule et, pendant le récit, incursions discutables dans la vie quotidienne du narrateur qui s’apparentent à de trop longues digressions – finissent par devenir des qualités.

Emmanuel Carrère, Le Royaume. P.O.L., 2014.

jeudi 4 janvier 2018

La pensée de la mort et la créativité (Les créateurs 1)

La pensée de la mort m’habite au quotidien. En effet, il n’y a pas un jour qui passe sans que mes pensées s’arrêtent sur les disparus. Ça va d’Hélène Chatel à mes parents en passant par mes amis François, André et Jean-Luc. Bien entendu, je n’échappe pas au lot des disparus: je pense aussi à ma propre finitude…

D’aucuns disent que je suis un peu fou, que je suis obsédé par cette idée fixe de mourir alors que je devrais me contenter de vivre, sans chercher plus loin. Au fond, la mort est à la portée de tous, même du dernier des imbéciles. Mais je n’arrive pas à me convaincre que l’arrêt de la vie ne vaut pas la peine d’être pensé. Comme si la mort n’était pas un phénomène important. Peu importe que vous soyez un adepte du « The show must go on » ou non, la mort n’est pas un événement sans conséquence, notamment pour ceux qui restent, ceux qui nous survivent. Pensez à leur souffrance… Certes, ils poursuivront leur vie après notre décès, mais nous aurons long-temps une place dans leur cœur. C’est du moins ce que j’espère… D’autres personnes ne se relèvent jamais de la mort d’un proche. Jamais. C’est ainsi : les gens ne réagissent pas de façon identique à un événement apparemment identique. C’est un peu ça aussi, la diversité du monde.

Il y a plus de vingt ans que mon père est mort et, depuis lors, je ne cesse de penser à lui, et c’est au quotidien que je le fais. Je me dis qu’il aurait tel âge s’il avait vécu plus longtemps, qu’il aurait été fier de moi s’il avait su que j’écrirais des romans un jour et ainsi de suite. La date de son décès m’est d’ailleurs utile dans la confection de nombreux mots de passe pour accéder à des comptes en ligne. Bref, tout mort qu’il soit, mon père s’avère toujours vivant dans mon esprit. Mais puisqu’il n’a rien laissé de marquant (une œuvre, une réalisation quelconque), il finira par mourir une seconde fois… Quand moi-même je mourrai, ainsi que mes frères et ma sœur, il n’y aura alors plus personne pour penser à lui. C’est ce que j’appelle la seconde mort, et celle-ci est beaucoup plus définitive que la première, si je peux m’exprimer ainsi.

Dans Fahrenheit 451, publié en 1951, Ray Bradbury écrit :

« Chacun doit laisser quelque chose derrière soi à sa mort, disait mon grand-père. Un enfant, un livre, un tableau, une maison, un mur que l’on a construit ou une paire de chaussures que l’on s’est fabriquée. Ou un jardin que l’on a aménagé. Quelque chose que la main a touché d’une façon ou d’une autre pour que l’âme ait un endroit où aller après la mort ; comme ça, quand les gens regardent l’arbre ou la fleur que vous avez plantés, vous êtes là. Peu importe ce que tu fais, disait-il, tant que tu changes une chose en une autre, différente de ce qu’elle était avant que tu la touches, une chose qui te ressemble une fois que tu en as fini avec elle. »

La créativité, source de vie, ne se résume pas à l’activité littéraire. Elle est à la portée de tous et peut prendre des formes très simples. Et elle est en mesure de retarder notre seconde mort.

jeudi 21 décembre 2017

La Diversité du monde ou l'homme face à ses préjugés

Pour prendre la mesure de la diversité du monde, nul besoin de faire le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ou l'ascension du Kilimandjaro. Non, pour observer le monde, il suffit de prendre n'importe quel bus de Montréal pour vous rendre au boulot. Vous entrez dans le bus, vous vous dirigez vers le fond et vous vous installez sur la banquette à deux places située juste après les portes arrières. De là, vous regardez le monde...

Les individus qui le composent se présentent alors un à un devant vous. De votre poste d'observation, vous pouvez les jauger en toute tranquillité. Ce faisant, vous constatez rapidement des différences marquantes entre les êtres humains.

Certains garçons sont vêtus à la limite de la décence. Pantalons courts qui, en ne descendant pas plus bas que la mi-cuisse, laissent deviner l'anatomie intime de la personne. Croyez-moi, c'est assez dégoûtant. Cette même personne porte parfois une chemise au col généreusement ouvert mais, plus souvent qu'autrement, sa préférence va au t-shirt froissé sur lequel on peut lire quelque slogan stupide. Et je passerai sous silence le spectacle de sa pilosité généreuse...

Certaines jeunes filles ne font guère mieux. Elles arborent fièrement leurs bras dénudés sur lesquels sont gravés des tatouages représentant des reptiles, des fleurs et, parfois, des symboles quasi religieux. Certes, elles imitent en cela une chanteuse connue, du moins connue dans la localité avoisinante, sauf qu’elles accusent vingt kilos de plus que celle-ci… Bref, l’effet n’est pas le même.

D’autres personnes sont, par contre, bien vêtues, mais elles prennent un air pincé quand elles croisent d'autres frères humains, ce qui ne les rend pas plus sympathiques aux yeux de l'observateur que je suis.

Et il y a moi aussi, au fond, qui ne vaut guère mieux que mes contemporains qui m’observent aussi, sans doute, d’un air indifférent. Comme eux, je prends les transports publics, les côtoie dans ces petits moments intermédiaires de la journée, sauf que moi je ne peux passer près d’eux sans les voir — et parfois même sans les observer. L’esprit à la dérive, le décodage s’opère alors tout seul, sans que je le veuille forcément. Il est fait de sensations diffuses, de préjugés, de réflexes hérités de mon histoire, de mon éducation, mais toujours conceptualisé avec retenue et prudence par respect pour l’autre, sachant qu’on n’enferme pas les gens dans des cases… Bref, je me garde bien de réduire les gens à leur mode d’apparence au monde.

À travers ces observations et portraits, c’est aussi bien moi-même que j’analyse, surpris de ce qui peut me passer par la tête parfois. À travers ces saynètes, j’expérimente combien nous sommes utiles les uns aux autres, à quel point les réflexions que j’ai sur autrui me renseignent sur moi-même — en autant que je me donne la peine d’être honnête, bien entendu. Je questionne ainsi mes préjugés et m’interroge sur la place de chacun en ce monde.

Dans la plupart des textes que vous allez lire, c’est le passage de la personne « pré-jugée  » à la personne « réelle  » qui est abordé, en mettant l’accent du même coup sur ce malentendu indissociable des rapports humains. Dans chaque récit, il y a une tension, une attente vis-à-vis de l’autre, une soif de contact et un regret quand le rendez-vous est manqué...

En terminant, j'ajouterais que la particularité de ce recueil réside dans le fait que chacun des textes a d'abord été rédigé in vivo sur un téléphone avant, bien entendu, d'être retravaillé par la suite à l'ordinateur. Des œuvres littéraires naissent de nos appareils mobiles, un autre signe que le monde, en sa diversité, a bien changé...

Mine de rien, je suis assez satisfait de ce nouvel opus qui, en version numérique, ne coûte que cinq dollars (trois euros quarante-neuf.)

 

Quelques liens commerciaux :

jeudi 7 décembre 2017

L'objet livre

Le mythe de l'objet livre est encore tenace. Un message sur Facebook me l'a rappelé récemment... Quand j'ai parlé d'épurer ma bibliothèque, notamment en raison de traces de moisissures apparues sur certains ouvrages, des collections de poche pour la plupart, j'ai constaté le désarroi de certaines personnes qui ont dit « ne pas être d'accord » ou ont lancé des sentences péremptoires comme : « Une maison sans livres est une maison sans âme ». Alors, que dois-je faire ? Investir des centaines de dollars pour restaurer des livres de poche ? Accepter de vivre avec des problèmes respiratoires au nom de l'âme des livres ?

Je ne suis pas un ennemi des livres. J'ai passé une grande partie de ma vie à les accumuler. D’origine modeste, je me sentais flatté quand une jeune fille, en visite chez moi, s’exclamait : « Tu as lu tout ça ? Wow ! » (On s’efforce d’impressionner les filles comme on peut…) Dans la vingtaine, le samedi matin, mon loisir principal consistait à écumer les libraires d'occasion du Plateau Mont-Royal pour dénicher des perles rares. J'ai lu aussi des milliers de livres au point que ma liste de mes ouvrages lus totatise un fichier de plus de cent pages dans Word. Je lis toujours autant, d'ailleurs, et même plus qu'avant, mais je le fais en numérique, voilà tout. Et quand je dois lire un livre en papier, je le prends à la bibliothèque de mon quartier.

Qu'ai-je besoin de « posséder » des objets matériels au soir de ma vie ? Comme tout le monde, j'ai admiré la bibliothèque d'Umberto Eco. Qu'un individu possède autant de livres aurait fait l'objet de mon admiration il y a une vingtaine d'années. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il me semble que ce grand intellectuel aurait dû penser à en faire une donation dans un quelconque département universitaire. Non, il est mort, et tous ces ouvrages sont laissés à sa succession... Que va-t-elle en faire ? Peut-être les donner à un département d'études littéraires, espérons-le...

En vieillissant, tout homme sensé devrait apprendre à se dépouiller de ses objets matériels, y compris les livres. S'il vit à Montréal, il faudra bien un jour ou l'autre qu'il vive dans un logement plus petit. Alors, aussi bien commencer... Le jour de notre mort, on n'apportera rien avec nous dans le Grand Néant. Alors les livres sont des objets et leur âme, si âme il y a, ne réside pas dans leur support matériel.

jeudi 23 novembre 2017

Ray Bradbury : Fahrenheit 451

Il y a des années que j'entends parler de ce livre. Je crois même avoir déjà vu le film que François Truffaut en a fait dans les années 1960, probablement un dimanche après-midi dans un quelconque cinéma de répertoire de Montréal... Peu importe, c'était il y a longtemps, le film de Truffaut ayant été tourné en 1966 – son unique film en langue anglaise, d'ailleurs.

Je lis généralement assez peu les ouvrages dont on parle trop. Sans doute en raison d’un esprit de contradiction propre à la jeunesse. Étant maintenant à l'âge de la vieillesse, je peux maintenant tout me permettre, y compris la lecture d'ouvrages « passés date », comme dit une jeune personne de mon entourage. J'ai donc entrepris de lire (enfin) cet ouvrage célèbre.

Comme vous le savez, Fahrenheit 451 est un roman de science-fiction, même si nous nous situons à des kilomètres de Stars War. En effet, dans ce roman, il n’y a aucune bataille rangée impliquant des personnages interplanétaires, des armes au laser et des robots intelligents. Aucun de ces artifices dans Ray Bradbury, si ce n'est ce gant métallique qui permet d'ouvrir les portes des maisons... et le Limier, cet espèce de chien mécanique destiné à retrouver les rebelles et, le cas échéant, les tuer. On est loin des gadgets, des clichés de cet ordre, dans cet ouvrage. On en est loin, donc, et c'est peut-être pour cela que nous sentons ce monde de Fahrenheit 451 très près de nous, trop près, sans doute… car, franchement, ça fout les jetons de penser que nous deviendrons peut-être comme ça, demain...

Le personnage central du roman est Guy Montag, un pompier qui, après avoir croisé sa jeune voisine à deux ou trois reprises, s'est éveillé à la conscience, pourrait-ton dire un peu pompeusement. Et quand on commence à penser, on commence à se poser des questions, ce qui ne joue jamais un rôle stabilisant dans une société où tout est couru d'avance. Montag se demande pourquoi sa mission consiste à allumer des feux, et non à les éteindre. Il s'agit de brûler des livres, objets par lesquels la conscience s'enrichit, notamment parce que les livres permettent de trouver des réponses aux questions qu’il peut s’avérer légitime de poser, parfois... Tout allait bien, somme doute, pour Montag, jusqu'au jour où il décide de garder un livre par-devers lui. Sa femme, Milfred, est terrifiée. Obnubilée par les divertissements qui occupent toutes ses journées, elle a soudain peur que son monde vacille. Dans le futur de Ray Bradbury, il y a peu d'amour entre les hommes et les femmes, maintenus ensemble par des conventions sociales, et non par l'idée de fonder une famille ou par un quelconque sentiment amoureux. D’ailleurs, les enfants n'ont pas bonne presse non plus… On les place rapidement dans des établissements qui rappellent beaucoup plus le dressage des chiens que l'éducation des jeunes. Et quand ils ne vont pas bêtement se tuer sur les routes, on peut s'estimer heureux. Heureusement, dans ce monde glauque et hyper contrôlé, il y a le vieux Faber, une sorte de résistant qui offre à Montag un échappatoire. Comme quoi, l'espoir est permis, même dans les romans les plus sombres… mais je ne vous vendrai pas la conclusion de l’ouvrage : lisez-le !

Vaut-il encore la peine de lire ce roman aujourd’hui, soit plus de soixante ans après sa parution au milieu du XXe siècle ? Oui, bien entendu. D’abord parce que Fahrenheit 451 ne peut se laisser enfermer dans un « genre », en l’occurrence la S.-F., même si cela en est, bien entendu… Le style quasi poétique de Bradbury, ses phrases bien enchaînées, ses procédés elliptiques pour décrire les phénomènes, bref nous sommes en présence d’un ouvrage bien écrit, un ouvrage qu’on prendra plaisir à lire, qu’on soit un adepte de la littérature d’anticipation ou non.

Voici trois citations qui, comme je l’écrivais plus haut, peuvent s’avérer terrifiantes tellement on commence à se reconnaître dans la société technologique d’aujourd’hui.

La première : « Il y a plus d’une façon de brûler un livre, l’une d’elles, peut-être la plus radicale, étant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout intérêt pour la chose littéraire, paresse mentale ou simple désinformation. »

La deuxième : « Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. »

Et voici la troisième : « Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants” côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. »

Voici ce qu’écrivait Brad Bradbury en 1953… Il n’avait pas anticipé le livre numérique, toutefois. Mais, bon… il a pensé l’essentiel !

Ray Bradbury. Fahrenheit 451. Denoël, c1953, 1955.